James Gunn ne retouche pas les films de super-héros, il en redéfinit la grammaire narrative. Depuis qu’il co-dirige DC Studios avec Peter Safran, chaque projet annoncé porte une signature de genre distincte, loin du moule uniforme qui a caractérisé la dernière décennie de blockbusters costumés. Cette approche change la façon dont un univers partagé se construit au cinéma.
Stratégie de ton par projet chez DC Studios : une rupture structurelle
Le modèle dominant jusqu’ici consistait à imposer une cohérence de ton à l’ensemble d’un univers partagé. Le MCU a longtemps fonctionné sur un registre comédie-action calibré, quitte à lisser les aspérités de chaque personnage. Gunn prend le contre-pied exact : chaque projet du DCU possède sa propre identité de genre.
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Lanterns s’oriente vers le polar noir et l’enquête, un registre absent du cinéma de super-héros mainstream. Clayface emprunte au body horror, un territoire que même les productions Marvel les plus sombres n’ont jamais exploré. Superman, lui, assume un optimisme frontal et une sincérité émotionnelle qui tranchent avec le cynisme ambiant du genre.
Ce qui rend cette stratégie viable, c’est que Gunn écrit ou supervise l’écriture de la majorité des premiers projets du DCU. Le risque d’incohérence narrative reste donc maîtrisé, même quand les registres divergent radicalement d’un film à l’autre.
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Super-héros et hybridation de genre : Gunn casse le format blockbuster
Le film de super-héros s’est enfermé dans un format prévisible. Gunn l’a compris dès les Gardiens de la Galaxie, où il injectait du space opera décalé dans un cadre Marvel. Avec le DCU, il pousse cette logique beaucoup plus loin.
L’hybridation de genre devient le principe fondateur, pas l’exception. Un thriller d’investigation avec des personnages DC (Lanterns), un film d’horreur corporelle centré sur un antagoniste mineur (Clayface), une série animée adulte pour tester des tonalités avant le live-action : chaque format sert un objectif narratif précis.
Nous observons ici une méthode empruntée à la bande dessinée elle-même. Dans les comics, un titre Batman peut être un polar, un titre Swamp Thing relève de l’horreur, et Superman reste dans l’aventure lumineuse. Gunn transpose cette diversité éditoriale au cinéma, là où ses prédécesseurs tentaient de tout fondre dans un moule unique.
Les poncifs que Gunn élimine
Gunn a publiquement identifié des mécaniques narratives qu’il refuse de reproduire. Parmi les plus significatives :
- Le rayon lumineux vertical qui détruit une ville dans le troisième acte, devenu un cliché visuel depuis une décennie de films Marvel et DC
- Le méchant générique dont la motivation se résume à « détruire le monde », sans profondeur psychologique ni ancrage concret
- La scène post-générique comme obligation contractuelle plutôt que comme choix narratif, un réflexe que le MCU a transformé en norme industrielle
Refuser ces automatismes oblige les scénaristes à trouver des ressorts dramatiques plus spécifiques à chaque personnage. Le conflit de Superman ne peut pas ressembler à celui de Lanterns si les genres diffèrent dès la conception.
Animation adulte et personnages secondaires : la méthode Gunn pour bâtir un univers DC
La plupart des studios construisent leur univers partagé par le haut, en lançant d’abord les personnages les plus bankable. Gunn inverse partiellement cette logique. Des personnages jugés mineurs deviennent des pièces structurantes du DCU, ce qui ouvre des territoires narratifs inaccessibles aux têtes d’affiche.
Clayface en est l’exemple le plus parlant. Dans les comics, ce personnage n’a jamais porté de titre solo majeur. En l’ancrant dans le body horror, Gunn lui donne une raison d’exister au cinéma qui ne dépend pas de sa notoriété préalable auprès du grand public.

L’animation comme laboratoire de ton
DC utilise des projets animés courts et autonomes pour tester la violence, le ton et la mythologie sans engager les budgets d’un blockbuster live-action. Cette méthode permet d’explorer des registres que le public n’associe pas spontanément aux super-héros.
L’animation adulte sert de terrain d’expérimentation avant le passage au live-action. Si un ton fonctionne en animation, il peut être transposé avec moins de risques financiers. C’est une construction de canon plus souple que celle pratiquée par la concurrence, où chaque projet live-action engage plusieurs centaines de millions.
James Gunn face au modèle Marvel : deux visions du cinéma de super-héros
La comparaison avec Marvel est inévitable, mais elle mérite d’être précisée sur le plan méthodologique. Kevin Feige a bâti le MCU sur un contrôle éditorial centralisé où le ton global prime sur la vision du réalisateur. Les exceptions existent (Taika Waititi sur Thor: Ragnarok, Ryan Coogler sur Black Panther), mais elles restent encadrées par une charte stylistique commune.
Gunn revendique l’inverse. Le réalisateur de chaque projet DCU doit pouvoir imprimer sa marque, à condition de respecter la continuité narrative. En pratique, cette promesse reste à vérifier sur la durée, puisque les premiers projets portent majoritairement l’empreinte de Gunn lui-même.
Le pari repose sur un postulat : les fans de comics acceptent depuis des décennies de passer d’un registre à un autre au sein du même univers éditorial. Le public cinéma, lui, n’y a jamais été habitué. C’est là que réside le vrai risque de la stratégie Gunn.
- Chez Marvel, la cohérence de ton rassure le grand public mais fatigue les spectateurs les plus investis
- Chez DC sous Gunn, la diversité de genre attire les cinéphiles mais peut dérouter le public familial habitué à un registre unique
- Le succès de Superman au box-office constitue le premier test grandeur nature de cette approche
La question n’est pas de savoir si Gunn a raison sur le plan artistique. Sa filmographie prouve qu’il sait fusionner émotion et irrévérence. Le vrai enjeu est industriel : un univers partagé peut-il survivre à la fragmentation des genres ? Les comics le font depuis des décennies. Le cinéma n’a encore jamais réussi.
Gunn mise sur le fait que le public acceptera de passer d’un polar sombre à une aventure solaire s’il reconnaît une exigence d’écriture commune. C’est un pari sur la maturité du spectateur de films de super-héros, et sur la capacité du genre à dépasser le simple divertissement formaté.

